Résumé :
La 26ème rencontre annuelle du Gfic a
eu lieu les 18, 19, et 20 mai dernier. En voici un écho et le compte-rendu
des trois carrefours : vie familiale, questions autours de la mort et de la
résurrection, évolution du couple.
26ème week-end de Pentecôte du Gfic
" J'ai parcouru des milliers de kilomètres
pour passer trois jours avec vous et je ne le regrette pas ! " Carole est
venue du bout du monde pour participer au week-end annuel du Groupe des Foyers
Islamo-chrétiens qui s'est tenu les 18 , 19 et 20 mai dernier. Depuis
26 ans, des couples et de familles, toujours plus nombreux -quatre-vingt participants
cette année- se rassemblent durant le week-end de Pentecôte pour
réfléchir sur leur vie quotidienne, sur leurs différences
culturelles et religieuses, sur leur place dans la société et
parmi leurs proches. Carole, chrétienne est liée depuis neuf ans
à un musulman. Leur difficulté à s'accorder sur des choix
essentiels retarde leur union. L'ami de Carole est d'accord pour transmettre
à leurs futurs enfants des informations sur la foi chrétienne,
mais s'oppose à leur liberté d'opter un jour pour la foi et pour
la communauté religieuse de leur choix. Pour lui, la double transmission
n'aurait pour objectif que la construction, chez leur enfants, d'un esprit ouvert
et instruit, sans toutefois aller jusqu'à leur permettre l'exercice de
leur libre arbitre. En particulier au cas où cette liberté prendrait
position pour la foi chrétienne qu'il ne partage pas. " Je voudrais
repartir avec quelque chose qui lui permettrait de comprendre que d'une autre
voie est possible, que des musulmans pratiquants n'ont pas le sentiment de se
renier en donnant à leur conjoint la possibilité de transmettre
également leur tradition religieuse aux enfants et de laisser leur choix
ouvert. " On ne sait pas quelle pépite a rapporté la jeune
femme dans les images vidéo et les notes qu'elle a prises, mais elle
a surtout pu mesurer combien elle n'était pas seule à partager
ces interrogations.
D'ailleurs, l'éducation de leurs futurs enfants est bien le grand souci
des jeunes couples qui rejoignent chaque année le groupe des foyers islamo-chrétiens.
L'un des trois carrefours de discussion proposés chaque année
porte toujours sur des questions de vie familiale. Ceux qui démarrent
leur vie commune ont autant besoin d'informations précises que de bénéficier
de l'expérience des autres. Ils veulent savoir ce qu'exige réellement
l'islam quand il s'agit de mariage, de circoncision, de transmission, d'interdits
alimentaires, mais ils veulent aussi connaître la façon dont les
autres parviennent à vivre au mieux cette aventure toujours personnelle.
La présence cette année de (nom de l'intervenant de Grenoble)
invité à passer une heure dans chaque carrefour de discussion
a été très appréciée. Il est capable, par
exemple, d'expliquer clairement la différence entre un mariage dans le
droit marocain et un mariage civil en France ou de rappeler, références
à l'appui, que la circoncision n'est pas une nécessité
pour être musulman. " C'est une décision qui peut se négocier
entre les parents, dit-il. C'est dommage de se déchirer pour une circoncision.
"
" Ne chercher pas la bonne façon de faire, leur rappellent les "
anciens ", mais celle qui vous conviendra, selon votre personnalité
et votre histoire. A vous d'inventer votre famille. " Une jeune musulmane
qui vient d'épouser un chrétien après avoir surmonté
une crise avec sa famille en Tunisie explique que la consternation des siens
provenait d'un souci sincère pour leur fille, considérée
comme perdue, destinée à l'enfer. " Il fallait me sauver
! " Prendre conscience des motivations profondes de ceux qui nous aiment,
aide à avancer face à des difficultés qui peuvent aller,
pour certaines musulmanes, jusqu'à la rupture avec leur milieu d'origine.
Dans un autre carrefour, on s'interroge sur l'évolution de chacun des
conjoints au cours de la vie commune. Certains racontent des débuts houleux,
soucieux qu'ils étaient de prévoir d'avance toutes les difficultés.
Finalement, l'aventure s'est avérée plus paisible qu'ils n'imaginaient.
D'autres, à l'inverse, avaient commencé par éluder les
questions de fond et ont eu besoin par la suite de refonder leur choix. Enfin,
dans le troisième carrefour, les participants se demande en quoi leur
espérance de vie après la mort transforme leur quotidien et leur
foi. On y parle de don de soi, de la souffrance, de la perte d'un être
cher, de la vie après la mort. Echanges passionnants entre des personnalités
et des traditions diverses. Le week-end est ponctué par un temps spirituel
préparé par les musulmans du groupe et une eucharistie dans la
chapelle du couvent dont la blancheur et dépouillement à quelque
chose parle autant aux chrétiens qu'à leurs conjoints qui les
accompagnent souvent.
Dimanche après-midi, le mariage de Delphine et Karim est l'événement
du week-end. Le couple a choisi de célébrer leur mariage religieux
parmi leurs amis du Gfic, dans l'église de Bonnelles. C'est une démarche
assez rare, les couples se mariant en général dans leur paroisse
ou celle de leurs attaches familiales. On lit des textes de la Bible et du Coran
dans une ambiance recueillie et chaleureuse. Plus tard, ce sera la fête
autour de pâtisseries délicieusement métissées. C'est
cela surtout le cur du week-end : toutes ces conversations, ces échanges
informels et très riches dans tous les recoins du couvents et parfois
tard dans la nuit.
DF.
(Ce texte est également paru dans la lettre du Secrétariat pour
les Relations avec l'Islam de l'Episcopat français)
Comptes-rendus des carrefours.
Durant le week-end de Pentecôte du Gfic, les
groupes se réunissent en carrefour pour trois séances d'une heure
et demie. Trois types de carrefours sont proposés.
Le Carrefour 1 aborde les questions que se posent les jeunes couples (mariage
civil et/ou religieux, rites alimentaires, rites de naissance, belle-familles,
etc).
Le Carrefour 2 aborde un sujet d'ordre spirituel. Cette année, ce sont
les questions autour de la mort et de la résurrection.
Le Carrefour 3 a abordé les questions autour des évolutions du
couple.
Le compte-rendu du carrefour n°1 n'est pas encore
prêt.
Carrefour n°2 : En quoi notre
espérance de vie après la mort transforme-t-elle notre quotidien
et notre foi ?
Dans ce carrefour, de nombreuses conceptions et de nombreuses
interprétations du problème ont été partagées,
de multiples débats en sont ressortis. J'ai la charge de vous en faire
une esquisse et je dois résumer par quelques idées directrices
: tâche ardue tant il est difficile de parler d'un échange avant
tout humain.
- C'est dans un idéal tout aussi individuel que commun
que la plupart d'entre nous voit leur foi (musulmane ou chrétienne) s'accomplir
: faire le bien autour de soi, aimer son prochain, être généreux
sont des idées essentielles. Notre quotidien est marqué par notre
foi tant au niveau de nous-mêmes qu'au niveau social : de là s'est
ouvert un débat sur le capitalisme et le rôle de complaisance ou
non que nous jouons.
- Le don de soi : cette idée paraît vécue
différemment selon les religions : les musulmans semblent le vivre avec
certaines limites,alors que dans le Christ, les chrétiens semblent voir
un exemple qui nous apprend à tendre la joue gauche. De là sont
venues des discussions sur la mort en martyr.
- Cette mort en martyr du Christ a aussi été évoquée
pour parler de la souffrance et de la mort : la souffrance due à la maladie
par exemple a été mise en rapport avec le chemin de croix du Christ
avant de mourir : la souffrance semble nécessaire à toute vie
dans la conception chrétienne alors qu'elle semble être vécue
comme épreuve par les musulmans.
- Nous avons aussi parlé de la souffrance ressentie lors
de la mort d'un proche et de la crainte de notre propre mort. Chacun semble
vivre ces idées différemment : est-ce vraiment une peur de la
mort ou bien plutôt de la vie ? La mort peut être vécue avec
sérénité ou bien même avec joie : cela dépend-il
du niveau de foi ou du niveau de refoulement ? Peut-être avons-nous tous
peur de la mort. Ainsi, nous aurions tous notre propre démarche intellectuelle
pour échapper à cette peur. Si la conception même de la
vie après la mort a semblé établie pour tous, il n'en n'a
pas été de même pour la façon d'accueillir le passage
de la vie terrestre à la vie d'après.
- Nous avons aussi débattu de "cette vie d'après
" elle-même : un des musulmans présents a parlé de
la "peur du coup de bâton " alors qu'un des chrétiens
a parlé du " Dieu d'amour " qu'on lui avait toujours décrit.
Cela a donné lieu à un partage d'expérience sur les différentes
éducations religieuses reçues par chacun. Nous avons alors noté
qu'il y avait un avant et un après Vatican 2 pour les chrétiens.
J'ai essayé d'ordonner quelques-unes une des idées et des témoignages
que nous avons partagés dans ce carrefour. Ce fut un échange passionnant
de connaissances et d'expériences : ce qui est sûr c'est que je
reviendrai l'année prochaine !
Pascale S.
Carrefour n°3 : En quoi notre vie de couple islamo-chrétien
nous a-t-elle fait évoluer ?
Les évolutions sont très diverses, selon les couples.
Certains ont eu des débuts houleux, en prenant toutes les questions de
front et à bras le corps, et ont connu ensuite une évolution vers
une situation plus sereine, où les questions religieuses sont moins souvent
sur le tapis, où les choses sont plus paisibles.
D'autres ont connu l'inverse, ayant un peu éludé ou gommé
les " choses qui fâchent " au départ. Au bout d'un certain
temps, ils ont eu besoin de " re-fonder " les choses. Une aide extérieure
peut s'avérer précieuse. On évoque par exemple les "
équipes trois ans " du Clerc (Centre de liaison des Equipes de recherche,
organisme catholique d'aide à la vie de couple). Pendant trois ans, une
fois par mois, six couples se retrouvent avec un programme de réflexion
assez précis et un accompagnateur qualifié.
Il y a aussi des épreuves imprévues, qui ne dépendent pas
du couple (santé, événements familiaux,
). Accepter
ce qu'on ne maîtrise pas n'est pas toujours facile.
On évoque des éléments qui ont bousculé
le couple :
" un " projet de retour " : même quand le conjoint a très
clairement dit dès avant le mariage qu'il souhaitait que le couple aille
vivre dans le pays où il a grandi, c'est difficile à envisager
(quitter confort, autonomie, activité professionnelle,
).
Un couple qui a vécu ce " retour " (et est revenu en France
plus tard pour d'autres raisons) dit l'avoir bien vécu parce que leur
niveau de vie était assez élevé pour avoir une certaine
autonomie par rapport au milieu familial, mettre les enfants à l'école
française et leur transmettre une double culture, et parce que le réseau
des couples mixtes là-bas avait vraiment constitué une deuxième
famille sur place.
Un autre l'envisage pour l'instant avec une certaine crainte à mesure
que l'échéance se rapproche. Quand on arrive dans une société
qui fonctionne différemment de la nôtre, on ne peut pas faire des
clashes en permanence, il faut hiérarchiser ce sur quoi on va réagir.
Le conjoint n'a pas toujours un regard critique sur sa société,
pas le même regard que le nôtre en tout cas, mais il faut surtout
d'abord pouvoir parler à l'intérieur du couple plutôt que
faire scandale à l'extérieur. Pas facile de négocier entre
les préférences du couple et les coutumes du milieu.
Le projet de retour, c'est un rêve d'hommes, rarement de femmes, même
pour celles qui sont venues de l'étranger. En même temps, y être
allé permet de mieux comprendre son conjoint. Mais c'est plus prudent
de partir au début avec un congé sabbatique, de pouvoir "
re-négocier " les choses.
" les enfants et leurs évolutions : l'arrivée d'enfants bouscule
toujours la famille, mais quelques couples évoquent aussi l'épreuve
angoissante d'avoir passé plusieurs années sans arriver à
avoir des enfants.
L'entrée à l'école est vécu aussi comme un moment
délicat, quand l'équilibre trouvé en famille est rompu
par les influences du monde scolaire où la langue arabe n'existe pas
et qui fonctionne à certains égards comme un rouleau compresseur.
Si on possèdait bien l'arabe, c'est heureux de pouvoir le transmettre.
C'est d'ailleurs plus facile pour la mère (on ne dit pas pour rien la
" langue maternelle "). Mais si on ne possède pas la langue,
c'est souvent illusoire de compter sur des cours à l'extérieur.
Le choix ou non-choix religieux des enfants n'est pas non plus toujours facile
à vivre pour les parents. Les enfants s'avèrent avoir la même
diversité que leurs contemporains et n'être pas toujours plus religieux
qu'eux. Il faut se dire que " Dieu rattrappe (rejoint) toujours qui il
veut " !
" La solidarité avec la famille : on envoie parfois de grosses sommes
au pays, ou bien on doit faire de très grosses dépenses quand
on y va et que tout le monde semble penser qu'on est riches comme Crésus.
L'accueil à la maison de membres de la famille venant du pays n'est pas
non plus très simple : des habitudes différentes sont mises en
présence, les visites sont souvent longues, ce n'est pas un temps facile.
" l'évolution religieuse du conjoint : Dans un couple, c'est le
conjoint chrétien qui évolue en décidant de préparer
sa Confirmation, et dont le parcours met le doigt sur des différences
pas faciles à discuter, en lisant ensemble Le Livre de la foi de Pierre
Claverie et des évêques du Maghreb. Dans un autre couple, c'est
le conjoint musulman qui vient à une pratique plus rigoureuse, remet
des choses en cause, se demande s'il a bien fait dans l'éducation de
ses enfants.
" les événements internationaux : des conflits comme la Guerre
du Golfe, l'attentat des Twin Towers et l'Afghanistan, mais surtout le conflit
israélo-palestinien sont sources de tension dans le couple où
les réactions " tripales " ne sont pas forcément les
mêmes ou au même degré. Il y a quelquefois des réactions
de l'autre qu'on ne supporte pas.
" les problèmes d'emploi : la difficulté à trouver
un emploi, le chômage, ou l'éloignement de la famille quand le
travail contraint de passer une partie de la semaine séparés,
sont des épreuves difficiles.
On évoque aussi des évolutions positives.
Plusieurs épouses chrétiennes disent avoir fait beaucoup de chemin
dans une connaissance plus approfondie de la religion de leur conjoint dont
elles ne connaissaient rien.
Il y a des choses sur lesquelles il faut vraiment s'ajuster :
" On évoque aussi les modes de résolution des conflits qui
diffèrent d'une culture à l'autre. En France, en général,
il y a malaise quand il y a du non-dit, ou quand on ne dit pas clairement les
choses, au point qu'on met sur la table les choses qui fâchent de façon
directe et frontale, voire brutale. Quand la culture du conjoint est d'abord
de préserver l'unité et la paix, d'éviter à tout
prix de risquer de perdre la face, de dire qu'il regrette ce qu'il a dit ou
fait, d'amener quiconque à dire qu'il s'est trompé, il n'est pas
évident de s'ajuster.
" Chez les chrétiens, l'expression du pardon entre individus est
importante, que ce soit de demander pardon ou de dire une parole de pardon qui
marque la fin du conflit. Chez les musulmans, le pardon est d'abord entre l'individu
et Dieu. Il y a tout de même le temps du Ramadan, où on va chez
les uns et les autres en s'offrant quelques gâteaux, et où on se
demande pardon, même s'il n'y a rien entre nous ; s'il y a quelque chose,
on est très bref, on ne prend pas le temps d'une grande explication.
" Même notre conception du bonheur évolue ! On a quelquefois
une vision très précise de ce qui doit être notre bonheur.
On s'aperçoit par la suite qu'il y a beaucoup d'autres modalités
de bonheur possibles.
M.G.