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  Groupe des foyers islamo-chrétiens
Pentecôte 2002
Compte rendu
 

Résumé :
La 26ème rencontre annuelle du Gfic a eu lieu les 18, 19, et 20 mai dernier. En voici un écho et le compte-rendu des trois carrefours : vie familiale, questions autours de la mort et de la résurrection, évolution du couple.


26ème week-end de Pentecôte du Gfic

" J'ai parcouru des milliers de kilomètres pour passer trois jours avec vous et je ne le regrette pas ! " Carole est venue du bout du monde pour participer au week-end annuel du Groupe des Foyers Islamo-chrétiens qui s'est tenu les 18 , 19 et 20 mai dernier. Depuis 26 ans, des couples et de familles, toujours plus nombreux -quatre-vingt participants cette année- se rassemblent durant le week-end de Pentecôte pour réfléchir sur leur vie quotidienne, sur leurs différences culturelles et religieuses, sur leur place dans la société et parmi leurs proches. Carole, chrétienne est liée depuis neuf ans à un musulman. Leur difficulté à s'accorder sur des choix essentiels retarde leur union. L'ami de Carole est d'accord pour transmettre à leurs futurs enfants des informations sur la foi chrétienne, mais s'oppose à leur liberté d'opter un jour pour la foi et pour la communauté religieuse de leur choix. Pour lui, la double transmission n'aurait pour objectif que la construction, chez leur enfants, d'un esprit ouvert et instruit, sans toutefois aller jusqu'à leur permettre l'exercice de leur libre arbitre. En particulier au cas où cette liberté prendrait position pour la foi chrétienne qu'il ne partage pas. " Je voudrais repartir avec quelque chose qui lui permettrait de comprendre que d'une autre voie est possible, que des musulmans pratiquants n'ont pas le sentiment de se renier en donnant à leur conjoint la possibilité de transmettre également leur tradition religieuse aux enfants et de laisser leur choix ouvert. " On ne sait pas quelle pépite a rapporté la jeune femme dans les images vidéo et les notes qu'elle a prises, mais elle a surtout pu mesurer combien elle n'était pas seule à partager ces interrogations.
D'ailleurs, l'éducation de leurs futurs enfants est bien le grand souci des jeunes couples qui rejoignent chaque année le groupe des foyers islamo-chrétiens. L'un des trois carrefours de discussion proposés chaque année porte toujours sur des questions de vie familiale. Ceux qui démarrent leur vie commune ont autant besoin d'informations précises que de bénéficier de l'expérience des autres. Ils veulent savoir ce qu'exige réellement l'islam quand il s'agit de mariage, de circoncision, de transmission, d'interdits alimentaires, mais ils veulent aussi connaître la façon dont les autres parviennent à vivre au mieux cette aventure toujours personnelle. La présence cette année de (nom de l'intervenant de Grenoble) invité à passer une heure dans chaque carrefour de discussion a été très appréciée. Il est capable, par exemple, d'expliquer clairement la différence entre un mariage dans le droit marocain et un mariage civil en France ou de rappeler, références à l'appui, que la circoncision n'est pas une nécessité pour être musulman. " C'est une décision qui peut se négocier entre les parents, dit-il. C'est dommage de se déchirer pour une circoncision. "
" Ne chercher pas la bonne façon de faire, leur rappellent les " anciens ", mais celle qui vous conviendra, selon votre personnalité et votre histoire. A vous d'inventer votre famille. " Une jeune musulmane qui vient d'épouser un chrétien après avoir surmonté une crise avec sa famille en Tunisie explique que la consternation des siens provenait d'un souci sincère pour leur fille, considérée comme perdue, destinée à l'enfer. " Il fallait me sauver ! " Prendre conscience des motivations profondes de ceux qui nous aiment, aide à avancer face à des difficultés qui peuvent aller, pour certaines musulmanes, jusqu'à la rupture avec leur milieu d'origine. Dans un autre carrefour, on s'interroge sur l'évolution de chacun des conjoints au cours de la vie commune. Certains racontent des débuts houleux, soucieux qu'ils étaient de prévoir d'avance toutes les difficultés. Finalement, l'aventure s'est avérée plus paisible qu'ils n'imaginaient. D'autres, à l'inverse, avaient commencé par éluder les questions de fond et ont eu besoin par la suite de refonder leur choix. Enfin, dans le troisième carrefour, les participants se demande en quoi leur espérance de vie après la mort transforme leur quotidien et leur foi. On y parle de don de soi, de la souffrance, de la perte d'un être cher, de la vie après la mort. Echanges passionnants entre des personnalités et des traditions diverses. Le week-end est ponctué par un temps spirituel préparé par les musulmans du groupe et une eucharistie dans la chapelle du couvent dont la blancheur et dépouillement à quelque chose parle autant aux chrétiens qu'à leurs conjoints qui les accompagnent souvent.
Dimanche après-midi, le mariage de Delphine et Karim est l'événement du week-end. Le couple a choisi de célébrer leur mariage religieux parmi leurs amis du Gfic, dans l'église de Bonnelles. C'est une démarche assez rare, les couples se mariant en général dans leur paroisse ou celle de leurs attaches familiales. On lit des textes de la Bible et du Coran dans une ambiance recueillie et chaleureuse. Plus tard, ce sera la fête autour de pâtisseries délicieusement métissées. C'est cela surtout le cœur du week-end : toutes ces conversations, ces échanges informels et très riches dans tous les recoins du couvents et parfois tard dans la nuit.

DF.
(Ce texte est également paru dans la lettre du Secrétariat pour les Relations avec l'Islam de l'Episcopat français)


Comptes-rendus des carrefours.

Durant le week-end de Pentecôte du Gfic, les groupes se réunissent en carrefour pour trois séances d'une heure et demie. Trois types de carrefours sont proposés.
Le Carrefour 1 aborde les questions que se posent les jeunes couples (mariage civil et/ou religieux, rites alimentaires, rites de naissance, belle-familles, etc).
Le Carrefour 2 aborde un sujet d'ordre spirituel. Cette année, ce sont les questions autour de la mort et de la résurrection.
Le Carrefour 3 a abordé les questions autour des évolutions du couple.

Le compte-rendu du carrefour n°1 n'est pas encore prêt.

Carrefour n°2 : En quoi notre espérance de vie après la mort transforme-t-elle notre quotidien et notre foi ?

Dans ce carrefour, de nombreuses conceptions et de nombreuses interprétations du problème ont été partagées, de multiples débats en sont ressortis. J'ai la charge de vous en faire une esquisse et je dois résumer par quelques idées directrices : tâche ardue tant il est difficile de parler d'un échange avant tout humain.

- C'est dans un idéal tout aussi individuel que commun que la plupart d'entre nous voit leur foi (musulmane ou chrétienne) s'accomplir : faire le bien autour de soi, aimer son prochain, être généreux sont des idées essentielles. Notre quotidien est marqué par notre foi tant au niveau de nous-mêmes qu'au niveau social : de là s'est ouvert un débat sur le capitalisme et le rôle de complaisance ou non que nous jouons.

- Le don de soi : cette idée paraît vécue différemment selon les religions : les musulmans semblent le vivre avec certaines limites,alors que dans le Christ, les chrétiens semblent voir un exemple qui nous apprend à tendre la joue gauche. De là sont venues des discussions sur la mort en martyr.

- Cette mort en martyr du Christ a aussi été évoquée pour parler de la souffrance et de la mort : la souffrance due à la maladie par exemple a été mise en rapport avec le chemin de croix du Christ avant de mourir : la souffrance semble nécessaire à toute vie dans la conception chrétienne alors qu'elle semble être vécue comme épreuve par les musulmans.

- Nous avons aussi parlé de la souffrance ressentie lors de la mort d'un proche et de la crainte de notre propre mort. Chacun semble vivre ces idées différemment : est-ce vraiment une peur de la mort ou bien plutôt de la vie ? La mort peut être vécue avec sérénité ou bien même avec joie : cela dépend-il du niveau de foi ou du niveau de refoulement ? Peut-être avons-nous tous peur de la mort. Ainsi, nous aurions tous notre propre démarche intellectuelle pour échapper à cette peur. Si la conception même de la vie après la mort a semblé établie pour tous, il n'en n'a pas été de même pour la façon d'accueillir le passage de la vie terrestre à la vie d'après.

- Nous avons aussi débattu de "cette vie d'après " elle-même : un des musulmans présents a parlé de la "peur du coup de bâton " alors qu'un des chrétiens a parlé du " Dieu d'amour " qu'on lui avait toujours décrit. Cela a donné lieu à un partage d'expérience sur les différentes éducations religieuses reçues par chacun. Nous avons alors noté qu'il y avait un avant et un après Vatican 2 pour les chrétiens.


J'ai essayé d'ordonner quelques-unes une des idées et des témoignages que nous avons partagés dans ce carrefour. Ce fut un échange passionnant de connaissances et d'expériences : ce qui est sûr c'est que je reviendrai l'année prochaine !

Pascale S.


Carrefour n°3 : En quoi notre vie de couple islamo-chrétien nous a-t-elle fait évoluer ?

Les évolutions sont très diverses, selon les couples.
Certains ont eu des débuts houleux, en prenant toutes les questions de front et à bras le corps, et ont connu ensuite une évolution vers une situation plus sereine, où les questions religieuses sont moins souvent sur le tapis, où les choses sont plus paisibles.
D'autres ont connu l'inverse, ayant un peu éludé ou gommé les " choses qui fâchent " au départ. Au bout d'un certain temps, ils ont eu besoin de " re-fonder " les choses. Une aide extérieure peut s'avérer précieuse. On évoque par exemple les " équipes trois ans " du Clerc (Centre de liaison des Equipes de recherche, organisme catholique d'aide à la vie de couple). Pendant trois ans, une fois par mois, six couples se retrouvent avec un programme de réflexion assez précis et un accompagnateur qualifié.
Il y a aussi des épreuves imprévues, qui ne dépendent pas du couple (santé, événements familiaux, …). Accepter ce qu'on ne maîtrise pas n'est pas toujours facile.

On évoque des éléments qui ont bousculé le couple :
" un " projet de retour " : même quand le conjoint a très clairement dit dès avant le mariage qu'il souhaitait que le couple aille vivre dans le pays où il a grandi, c'est difficile à envisager (quitter confort, autonomie, activité professionnelle, …).
Un couple qui a vécu ce " retour " (et est revenu en France plus tard pour d'autres raisons) dit l'avoir bien vécu parce que leur niveau de vie était assez élevé pour avoir une certaine autonomie par rapport au milieu familial, mettre les enfants à l'école française et leur transmettre une double culture, et parce que le réseau des couples mixtes là-bas avait vraiment constitué une deuxième famille sur place.
Un autre l'envisage pour l'instant avec une certaine crainte à mesure que l'échéance se rapproche. Quand on arrive dans une société qui fonctionne différemment de la nôtre, on ne peut pas faire des clashes en permanence, il faut hiérarchiser ce sur quoi on va réagir. Le conjoint n'a pas toujours un regard critique sur sa société, pas le même regard que le nôtre en tout cas, mais il faut surtout d'abord pouvoir parler à l'intérieur du couple plutôt que faire scandale à l'extérieur. Pas facile de négocier entre les préférences du couple et les coutumes du milieu.
Le projet de retour, c'est un rêve d'hommes, rarement de femmes, même pour celles qui sont venues de l'étranger. En même temps, y être allé permet de mieux comprendre son conjoint. Mais c'est plus prudent de partir au début avec un congé sabbatique, de pouvoir " re-négocier " les choses.
" les enfants et leurs évolutions : l'arrivée d'enfants bouscule toujours la famille, mais quelques couples évoquent aussi l'épreuve angoissante d'avoir passé plusieurs années sans arriver à avoir des enfants.
L'entrée à l'école est vécu aussi comme un moment délicat, quand l'équilibre trouvé en famille est rompu par les influences du monde scolaire où la langue arabe n'existe pas et qui fonctionne à certains égards comme un rouleau compresseur. Si on possèdait bien l'arabe, c'est heureux de pouvoir le transmettre. C'est d'ailleurs plus facile pour la mère (on ne dit pas pour rien la " langue maternelle "). Mais si on ne possède pas la langue, c'est souvent illusoire de compter sur des cours à l'extérieur.
Le choix ou non-choix religieux des enfants n'est pas non plus toujours facile à vivre pour les parents. Les enfants s'avèrent avoir la même diversité que leurs contemporains et n'être pas toujours plus religieux qu'eux. Il faut se dire que " Dieu rattrappe (rejoint) toujours qui il veut " !
" La solidarité avec la famille : on envoie parfois de grosses sommes au pays, ou bien on doit faire de très grosses dépenses quand on y va et que tout le monde semble penser qu'on est riches comme Crésus. L'accueil à la maison de membres de la famille venant du pays n'est pas non plus très simple : des habitudes différentes sont mises en présence, les visites sont souvent longues, ce n'est pas un temps facile.
" l'évolution religieuse du conjoint : Dans un couple, c'est le conjoint chrétien qui évolue en décidant de préparer sa Confirmation, et dont le parcours met le doigt sur des différences pas faciles à discuter, en lisant ensemble Le Livre de la foi de Pierre Claverie et des évêques du Maghreb. Dans un autre couple, c'est le conjoint musulman qui vient à une pratique plus rigoureuse, remet des choses en cause, se demande s'il a bien fait dans l'éducation de ses enfants.
" les événements internationaux : des conflits comme la Guerre du Golfe, l'attentat des Twin Towers et l'Afghanistan, mais surtout le conflit israélo-palestinien sont sources de tension dans le couple où les réactions " tripales " ne sont pas forcément les mêmes ou au même degré. Il y a quelquefois des réactions de l'autre qu'on ne supporte pas.
" les problèmes d'emploi : la difficulté à trouver un emploi, le chômage, ou l'éloignement de la famille quand le travail contraint de passer une partie de la semaine séparés, sont des épreuves difficiles.

On évoque aussi des évolutions positives.
Plusieurs épouses chrétiennes disent avoir fait beaucoup de chemin dans une connaissance plus approfondie de la religion de leur conjoint dont elles ne connaissaient rien.

Il y a des choses sur lesquelles il faut vraiment s'ajuster :
" On évoque aussi les modes de résolution des conflits qui diffèrent d'une culture à l'autre. En France, en général, il y a malaise quand il y a du non-dit, ou quand on ne dit pas clairement les choses, au point qu'on met sur la table les choses qui fâchent de façon directe et frontale, voire brutale. Quand la culture du conjoint est d'abord de préserver l'unité et la paix, d'éviter à tout prix de risquer de perdre la face, de dire qu'il regrette ce qu'il a dit ou fait, d'amener quiconque à dire qu'il s'est trompé, il n'est pas évident de s'ajuster.
" Chez les chrétiens, l'expression du pardon entre individus est importante, que ce soit de demander pardon ou de dire une parole de pardon qui marque la fin du conflit. Chez les musulmans, le pardon est d'abord entre l'individu et Dieu. Il y a tout de même le temps du Ramadan, où on va chez les uns et les autres en s'offrant quelques gâteaux, et où on se demande pardon, même s'il n'y a rien entre nous ; s'il y a quelque chose, on est très bref, on ne prend pas le temps d'une grande explication.
" Même notre conception du bonheur évolue ! On a quelquefois une vision très précise de ce qui doit être notre bonheur. On s'aperçoit par la suite qu'il y a beaucoup d'autres modalités de bonheur possibles.

M.G.

gfic 2008